Tribune publiée dans Libération le 14 août 2026 par David Flacher et Hugo Harari-Kermadec.
Le débat sur les frais d’inscription dans l’enseignement supérieur refait surface avec virulence depuis le printemps. Le ministre, Philippe Baptiste, cherche à placer ce sujet au cœur de la prochaine présidentielle, tout en forçant la main des universités pour qu’elles s’engagent dès maintenant dans cette voie.
Par décret, celui-ci vient de forcer les universités à appliquer plus systématiquement des droits d’inscription différenciés (2 902 € en licence et 3 950 € en master pour les étudiants extra-communautaires, contre 178 € et 255 € pour les autres étudiants). Le gouvernement a également lancé des « Assises du financement des universités » qui ont abouti, en juin, à des conclusions conformes à l’idéologie de ses commanditaires : les universités doivent davantage s’auto-financer, en se tournant notamment vers les étudiants. Une augmentation des frais d’inscription de 400% est prônée, afin qu’ils représentent 10% des recettes contre 2,7% aujourd’hui.
Pour comprendre l’indigence de ces conclusions, il est indispensable de dépasser l’apparent « bon sens » que convoque un tel rapport dont le raisonnement peut se résumer ainsi : l’université a besoin d’argent ; l’Etat n’en a plus ; les familles les plus aisés et les étrangers peuvent contribuer davantage, ce qui permettra de financer le système tout en soutenant (mieux) les étudiants les plus modestes.
La logique semble implacable. Elle est pourtant erronée globalement et dans le détail. Oui, l’université est très sous-dotée : il faudrait dégager 5 à 6 milliards d’euros pour aligner la dépense en licence à celle en classes préparatoires. Or l’Etat a augmenté sa dépense de plus de 10 milliards d’euros en année pleine depuis 2018 pour développer l’apprentissage, une dépense qui a avant tout profité au développement massif des acteurs privés lucratifs, sans effet clair sur l’insertion professionnelle. L’argent est bien disponible : le choix de paupériser les universités est essentiellement un choix politique et non budgétaire.
Mais avant tout, il est illusoire de penser que la contribution des étudiants permettrait de financier – ou de mieux financer – l’enseignement supérieur.
D’abord, ce sont les universités les plus prestigieuses qui attirent les populations les plus favorisées, en mesure de payer davantage. Ce sont ces universités, et elles seules, qui peuvent espérer bénéficier de la manne des frais d’inscription. S’en suivrait donc un renforcement des inégalités entre universités. Ensuite, les expériences à l’étranger montrent que les frais d’inscription conduisent à des impasses. En Angleterre, on a observé ce cercle vicieux : le désengagement financier de l’Etat a réduit les ressources des universités à mesure que les tarifs augmentaient pour tenter de le compenser. Les licences, qui y étaient gratuites, ont vu leurs tarifs s’accroître : de 1000 £ en 1997 à 9 790 £ aujourd’hui, et souvent bien plus en master et pour les étrangers. De surcroît, les coûts associés à cette stratégie ont grignotés une partie des gains espérés pour les formations : marketing, frais de gestion, embauche de quelques stars académiques à prix d’or… Enfin, la généralisation de prêts étudiants (dont les remboursements, dits « conditionnels », interviennent après les études et sont suspendus lorsque le revenu du diplômé est inférieur à un certain seuil) a surtout bénéficié aux acteurs financiers tandis que le coût pour les pouvoirs publics a largement amputé les économies attendues en subventions directes aux universités.
En termes de justice sociale également, le débat public ne manque pas de fausses bonnes idées : certains prônent des tarifs dépendant des revenus des parents, avec une péréquation nationale (l’université Dauphine, qui bénéficie d’une population très favorisée, pourrait ainsi contribuer à un fonds national pour aider d’autres universités moins bien dotées) ; d’autres estiment que les frais payés par les uns permettront de créer des bourses pour les autres ou que l’Etat reverra son système de bourses pour que les frais d’inscription n’empêchent pas les plus modestes de faire des études. Des usines à gaz qui font mines d’ignorer les rapports de pouvoir : toutes les réformes des 20 dernières années ont concentré les moyens sur quelques « champions nationaux ». Là encore, le précédent anglais est parlant : le système de bourses introduit en 1998 pour les plus modestes (maintenance grants) en contrepartie de la hausse des frais d’inscription a disparu en 2016, et les frais d’inscription ont continué d’augmenter.
Malgré des frais d’inscription pouvant dépasser 40 000 £ en master, le système universitaire anglais est aujourd’hui exsangue et les étudiants surendettés. Selon les scenarii de l’Office for Students[1] (2026), entre 58% et 70% des établissements anglais pourraient être en déficit l’an prochain. Toutes les universités, y compris les plus prestigieuses peinent à se financer : en 2024, selon The Guardian[2], 4000 postes ont été supprimés en sciences sociales, humanités, arts ou encore en droit. Des déserts éducatifs apparaissent dans certaines régions du pays. Pas moins de 1000 postes supplémentaires sont menacés dans des universités aussi prestigieuses que celles d’Exeter, de Nottingham, d’Edinburgh ou de Glasgow. Les grands gagnants de la transformation du modèle anglais ne sont ni les étudiants, ni les universités, ni les finances publiques, mais les acteurs financiers et les entreprises de conseil[3].
C’est pourtant dans une voie similaire que veut nous engager le gouvernement. En dépit de la multiplication par 15 des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires et de la hausse importante des frais d’inscription dans de nombreuses écoles d’ingénieur publiques, après le développement massif du secteur privé, gavé des nouvelles aides à l’apprentissage, la pression à la hausse des frais d’inscription ne répond pas à un enjeu budgétaire mais politique : celui d’un développement croissant des acteurs privés de l’enseignement supérieur et de la finance, au détriment du service public de l’éducation. Augmenter les tarifs du public pour solvabiliser encore plus l’enseignement supérieur privé. Augmenter les tarifs pour développer la dette étudiante et favoriser le secteur financier. Si les étudiants, les universités et les citoyens ne résistent pas à cette énième attaque, si les universités se laissent aveugler par le mirage de recettes supposées combler un sous-financement structurel entretenu par l’État, il ne fait pas de doute que l’enseignement supérieur public français connaîtra un naufrage comparable à celui du système universitaire anglais.
[1] https://www.officeforstudents.org.uk/publications/financial-sustainability-of-higher-education-providers-in-england-2026/
[2] https://www.theguardian.com/education/2026/jul/14/university-job-cuts-humanities-social-sciences
[3] https://breachmedia.ca/a-notorious-consulting-firm-is-selling-austerity-canadas-universities-are-buying/





