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Augmenter les frais d’inscriptions à l’université, une fausse solution à un vrai problème

Tribune publiée dans Libération le 14 août 2026 par David Flacher et Hugo Harari-Kermadec.

 

Le débat sur les frais d’inscription dans l’enseignement supérieur refait surface avec virulence depuis le printemps. Le ministre, Philippe Baptiste, cherche à placer ce sujet au cœur de la prochaine présidentielle, tout en forçant la main des universités pour qu’elles s’engagent dès maintenant dans cette voie.

Par décret, celui-ci vient de forcer les universités à appliquer plus systématiquement des droits d’inscription différenciés (2 902 € en licence et 3 950 € en master pour les étudiants extra-communautaires, contre 178 € et 255 € pour les autres étudiants). Le gouvernement a également lancé des « Assises du financement des universités » qui ont abouti, en juin, à des conclusions conformes à l’idéologie de ses commanditaires : les universités doivent davantage s’auto-financer, en se tournant notamment vers les étudiants. Une augmentation des frais d’inscription de 400% est prônée, afin qu’ils représentent 10% des recettes contre 2,7% aujourd’hui.

Pour comprendre l’indigence de ces conclusions, il est indispensable de dépasser l’apparent « bon sens » que convoque un tel rapport dont le raisonnement peut se résumer ainsi : l’université a besoin d’argent ; l’Etat n’en a plus ; les familles les plus aisés et les étrangers peuvent contribuer davantage, ce qui permettra de financer le système tout en soutenant (mieux) les étudiants les plus modestes.

La logique semble implacable. Elle est pourtant erronée globalement et dans le détail. Oui, l’université est très sous-dotée : il faudrait dégager 5 à 6 milliards d’euros pour aligner la dépense en licence à celle en classes préparatoires. Or l’Etat a augmenté sa dépense de plus de 10 milliards d’euros en année pleine depuis 2018 pour développer l’apprentissage, une dépense qui a avant tout profité au développement massif des acteurs privés lucratifs, sans effet clair sur l’insertion professionnelle. L’argent est bien disponible : le choix de paupériser les universités est essentiellement un choix politique et non budgétaire.

Mais avant tout, il est illusoire de penser que la contribution des étudiants permettrait de financier – ou de mieux financer – l’enseignement supérieur.

D’abord, ce sont les universités les plus prestigieuses qui attirent les populations les plus favorisées, en mesure de payer davantage. Ce sont ces universités, et elles seules, qui peuvent espérer bénéficier de la manne des frais d’inscription. S’en suivrait donc un renforcement des inégalités entre universités. Ensuite, les expériences à l’étranger montrent que les frais d’inscription conduisent à des impasses. En Angleterre, on a observé ce cercle vicieux : le désengagement financier de l’Etat a réduit les ressources des universités à mesure que les tarifs augmentaient pour tenter de le compenser. Les licences, qui y étaient gratuites, ont vu leurs tarifs s’accroître : de 1000 £ en 1997 à 9 790 £ aujourd’hui, et souvent bien plus en master et pour les étrangers. De surcroît, les coûts associés à cette stratégie ont grignotés une partie des gains espérés pour les formations : marketing, frais de gestion, embauche de quelques stars académiques à prix d’or… Enfin, la généralisation de prêts étudiants (dont les remboursements, dits « conditionnels », interviennent après les études et sont suspendus lorsque le revenu du diplômé est inférieur à un certain seuil) a surtout bénéficié aux acteurs financiers tandis que le coût pour les pouvoirs publics a largement amputé les économies attendues en subventions directes aux universités.

En termes de justice sociale également, le débat public ne manque pas de fausses bonnes idées : certains prônent des tarifs dépendant des revenus des parents, avec une péréquation nationale (l’université Dauphine, qui bénéficie d’une population très favorisée, pourrait ainsi contribuer à un fonds national pour aider d’autres universités moins bien dotées) ; d’autres estiment que les frais payés par les uns permettront de créer des bourses pour les autres ou que l’Etat reverra son système de bourses pour que les frais d’inscription n’empêchent pas les plus modestes de faire des études. Des usines à gaz qui font mines d’ignorer les rapports de pouvoir : toutes les réformes des 20 dernières années ont concentré les moyens sur quelques « champions nationaux ». Là encore, le précédent anglais est parlant : le système de bourses introduit en 1998 pour les plus modestes (maintenance grants) en contrepartie de la hausse des frais d’inscription a disparu en 2016, et les frais d’inscription ont continué d’augmenter.

Malgré des frais d’inscription pouvant dépasser 40 000 £ en master, le système universitaire anglais est aujourd’hui exsangue et les étudiants surendettés. Selon les scenarii de l’Office for Students[1] (2026), entre 58% et 70% des établissements anglais pourraient être en déficit l’an prochain. Toutes les universités, y compris les plus prestigieuses peinent à se financer : en 2024, selon The Guardian[2], 4000 postes ont été supprimés en sciences sociales, humanités, arts ou encore en droit. Des déserts éducatifs apparaissent dans certaines régions du pays. Pas moins de 1000 postes supplémentaires sont menacés dans des universités aussi prestigieuses que celles d’Exeter, de Nottingham, d’Edinburgh ou de Glasgow. Les grands gagnants de la transformation du modèle anglais ne sont ni les étudiants, ni les universités, ni les finances publiques, mais les acteurs financiers et les entreprises de conseil[3].

C’est pourtant dans une voie similaire que veut nous engager le gouvernement. En dépit de la multiplication par 15 des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires et de la hausse importante des frais d’inscription dans de nombreuses écoles d’ingénieur publiques, après le développement massif du secteur privé, gavé des nouvelles aides à l’apprentissage, la pression à la hausse des frais d’inscription ne répond pas à un enjeu budgétaire mais politique : celui d’un développement croissant des acteurs privés de l’enseignement supérieur et de la finance, au détriment du service public de l’éducation. Augmenter les tarifs du public pour solvabiliser encore plus l’enseignement supérieur privé. Augmenter les tarifs pour développer la dette étudiante et favoriser le secteur financier. Si les étudiants, les universités et les citoyens ne résistent pas à cette énième attaque, si les universités se laissent aveugler par le mirage de recettes supposées combler un sous-financement structurel entretenu par l’État, il ne fait pas de doute que l’enseignement supérieur public français connaîtra un naufrage comparable à celui du système universitaire anglais.

[1] https://www.officeforstudents.org.uk/publications/financial-sustainability-of-higher-education-providers-in-england-2026/

[2] https://www.theguardian.com/education/2026/jul/14/university-job-cuts-humanities-social-sciences

[3] https://breachmedia.ca/a-notorious-consulting-firm-is-selling-austerity-canadas-universities-are-buying/

Augmentations des frais d’inscription à l’ENS Paris-Saclay

Comme beaucoup d’autres établissements d’enseignement supérieur, l’ENS Paris-Saclay a été mis en déficit par les différentes mesures du gouvernement en 2024 et 2025. 

La présidence de l’école a choisi d’augmenter les frais d’inscription. Cette mesure est loin de combler le déficit mais permet de montrer une bonne volonté, voire une certaine servilité, vis-à-vis du gouvernement (le même qui est en réalité à l’origine du déficit). 

 

Quelques éléments de contexte ont pu être rappelés le 28 avril 2025 

Des centres aux périphéries du système universitaire : visualiser la différenciation sociale et géographique à l’entrée en licence

Publié dans le numéro 16 “A l’école de la vielle” de la revue Urbanités, par Victor Chareyron, Hueo Harari-Kermadec et Gilles Martinet.

Depuis deux décennies, les transformations du système universitaire public sont nombreuses et profondes. Si la disponibilité pour tou·tes et partout d’un service public d’enseignement supérieur était au cœur des préoccupations dans la deuxième moitié du XXe siècle, au cours des années 2000 la rhétorique de l’excellence des formations et de la recherche s’y est progressivement substituée, incarnée par la course aux classements universitaires internationaux (Harari-Kermadec, 2019).

Les politiques publiques doivent cependant, dans le même temps, faire face à une augmentation continue et soutenue du nombre d’étudiant·es depuis les années 1980. Alors que les étudiant·es étaient 1 181 000 en 1980, ils sont 2 299 000 en 2010 et 2 725 000 en 2019 (MESRI, 2019). Or, depuis 2008, la dépense par étudiant·e à l’université recule, quand dans le même temps elle augmente légèrement dans d’autres formations du supérieur, comme les classes préparatoires aux grandes écoles (Beretti, 2021).

On voit bien là le risque d’une incompatibilité entre ces deux dynamiques. D’une part, une prétention à l’« excellence », qui, à travers les financements dits « compétitifs », concentre les moyens supplémentaires dans une poignée d’établissements (Harari-Kermadec et al., 2020) et, d’autre part, une université publique qui doit s’agrandir encore pour accueillir les nouvelles cohortes étudiantes partout sur le territoire. Avouac et Harari-Kermadec (2021) soutiennent que cette tension entraine une polarisation sociale du système universitaire, les universités françaises pouvant heuristiquement se ranger en deux catégories : d’une part, des universités de rang mondial, situées dans les grandes villes, qui concentrent les financements dits « compétitifs » et attirent les étudiant·es les plus favorisé·es, et, d’autre part, des universités de « second rang », qui assurent l’accès aux études supérieures à une population plus populaire sur le reste du territoire.

Les disparités d’offre de formation et de réputation du diplôme des universités, entre les régions (Baudet-Michel et al., 2020), voire à l’intérieur de celles-ci (Frouillou, 2017), restent une composante essentielle du paysage universitaire français, comme le montrent des analyses à partir des mobilités étudiantes (Baron, 2019). La mobilité, ou son impossibilité, est l’une dimension de la reproduction des inégalités, l’étendue des choix scolaires effectivement envisageables étant davantage corrélée au type de territoire qu’aux résultats scolaires, en tout cas pour le secondaire. Ainsi, si les résultats au brevet sont meilleurs dans les territoires ruraux que dans les périphéries des métropoles, la poursuite en lycée général et technologique y est moindre (Murat, 2021).

Sans prétendre élucider l’entièreté de la problématique de l’inégal accès au supérieur, dont les ramifications sont multiples, cet article propose quelques visualisations pour mettre en lumière les conditions sociogéographiques d’accès aux établissements universitaires. Pour ce faire, nous choisissons de mettre l’accent sur un des phénomènes sous-jacents, celui les mobilités étudiantes. Dans le lexique des administrations universitaires, les « mobilités » sont les changements d’établissement de formation, pour des durées plus ou moins importantes. Dans cet article, nous nous concentrons sur les changements d’académie d’inscription, entre le baccalauréat et l’entrée à l’université – nous ne saisissons ainsi qu’une étape des parcours d’étudiant·es (Cordazzo 2019). Si la mobilité est définie de bien des manières (Bacqué et Fol, 2007) il s’agit généralement d’utiliser cette catégorie d’analyse pour lier les déplacements aux dispositifs, capitaux et rapports sociaux qui les rendent possibles ou les contraignent, faisant donc de la mobilité une dimension structurante du social (Kaufmann, Bergman et Joye, 2004). 

Après avoir construit un indicateur du besoin en enseignement supérieur, en rapportant le nombre de bachelier·ère·s à la population étudiante locale, nous explorons les déplacements interacadémiques – ou l’absence de déplacement. Nous montrons que ces déplacements participent à la concentration des classes supérieures au sein des établissements les plus centraux dans le système universitaire français, tandis que les classes populaires sont surreprésentées dans les universités périphériques (Reynaud, 1981) les moins bien dotées, davantage encore que dans les bassins de recrutement de ces universités.

Lire la suite en ligne sur le site de la revue Urbanités, ainsi que le reste du numéro :

La polarisation sociale s'accroit

L’université française, lieu de brassage ou de ségrégation sociale ? Mesure de la polarisation du système universitaire français (2007-2015)

par Romain Avouac et Hugo Harari-Kermadec, Economie et statistique, n°528-529, 2021.

Résumé : Les transformations récentes de l’enseignement supérieur (politiques de regroupement, influence des classements universitaires, etc.) ont pu alimenter la crainte d’assister à une polarisation entre, d’un côté, un nombre restreint de world-class universities et, de l’autre, un vaste ensemble d’universités de second rang. Néanmoins, peu de travaux quantitatifs permettent d’éclairer cette question. À partir des données du Système d’information sur le suivi de l’étudiant (SISE) des inscriptions universitaires en France, nous proposons une visualisation exhaustive de l’espace universitaire selon les capitaux détenus par les différents publics étudiants. Nous mobilisons ensuite des mesures de ségrégation et de polarisation pour caractériser la dynamique de cette hétérogénéité, qui s’accroît entre 2007 et 2015. Nous mettons enfin en relation cette polarisation avec les dispositifs nationaux (initiatives d’excellence) et internationaux (classements universitaires) qui structurent une globalisation universitaire réaffirmée depuis le milieu des années 2000.

L’article complet est en accès libre sur Economie et statistique

La polarisation sociale s'accroit

French Universities – A Melting Pot or a Hotbed of Social Segregation? A Measure of Polarisation within the French University System (2007-2015)

by Romain Avouac and Hugo Harari-Kermadec in Economics and statistics, n°528-529, 2021.

Abstract: Despite changes recently introduced within higher education (cluster building policies, the influence of university rankings, etc.) which may have fueled fears of a disparity between a pocket of world class universities and a vast group of second tier universities, relatively few quantitative studies exist to examine this matter. Using data from the Système d’information sur le suivi de l’étudiant (SISE), an information system for monitoring students university enrolments in France, we provide an exhaustive overview of the university landscape taking into account the capital held by various student populations. We then apply measures of segregation and polarisation to analyse the change in heterogeneity, which increased between 2007 and 2015. Lastly, we link this polarisation to the measures implemented at domestic and international level (Initiatives d’Excellence in France, and university rankings globally) which shape the foundations for globalisation among universities since the mid 2000s.

Full paper on open access at Economics and statistics

La bombe de la dette étudiante a-t-elle explosé ?

Tribune de David Flacher et Hugo Harari-Kermadec parue dans Le Monde du 18 juin 2020 sous le titre “Augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers : c’est l’avenir de notre modèle social qui est en jeu”

La décision prochaine du Conseil d’Etat sur l’augmentation des droits d’inscription pour les non-Européens est cruciale, estiment les économistes David Flacher et Hugo Harari-Kermadec dans une tribune au « Monde », car elle marquera la poursuite ou l’arrêt d’une politique de « marchandisation délétère ».

L’enseignement supérieur global est en crise. En Australie, le pays le plus inséré dans le marché international de l’enseignement supérieur, les universités prévoient de perdre jusqu’à la moitié de leurs recettes. A l’échelle nationale, la perte de tout ou partie des 25 milliards d’euros qui rentraient en Australie grâce à l’accueil d’étudiants étrangers (le 3e secteur à l’export) pourrait déstabiliser toute l’économie du pays. Aux États-Unis, les pertes de recettes en 2020-2021 pourraient représenter 20 milliards d’euros selon l’American council on education. Au Royaume-Uni, les pertes envisagées sont de l’ordre de 2,8 milliards d’euros. Si Cambridge a récemment annoncé que ses programmes de licence seront intégralement enseignés à distance, cette mise en ligne est coûteuse et ne pourra être assumée que par une petite minorité d’établissements.

Si la pandémie a frappé une économie mondiale déjà bien mal en point, l’enseignement supérieur « payant » est particulièrement touché : les échanges internationaux d’étudiant-es – les plus profitables – sont en berne, en même temps que la fermeture des campus réduit fortement l’attractivité de diplômes hors de prix. L’expérience étudiante sur le campus et le contenu pédagogique ne peuvent plus justifier – si tant est qu’ils l’aient pu – jusque 70 000 dollars de frais de scolarité par an. Les procès se multiplient aux États-Unis, les étudiants cherchant à récupérer une partie des sommes versées pour cette année. Plus proche de nous, les écoles de commerce françaises ont été obligées de recourir au chômage partiel pour encaisser le choc.

On aurait tort de reprocher aux étudiants de négocier leurs frais d’inscription : les perspectives d’emploi sont catastrophiques. Le chômage atteignant des niveaux inédits outre atlantique. L’endettement étudiant, qui atteint en moyenne 32 000 € aux Etats-unis et 60 000 € en Angleterre, assombrit un futur professionnel déjà peu amène, et pèse sur les revenus des diplômés pendant 20 ans en moyenne. A l’échelle macroéconomique, l’endettement étudiant total dépasse 1 300 milliards d’euros aux Etats-Unis, 133 milliards d’euros au Royaume-Uni.

Le modèle des universités payantes fait donc les frais d’une politique délétère en période « normale » et carrément mortifère en ces temps agités. C’est pourtant ce modèle que le gouvernement français et ses conseillers essayent de promouvoir depuis 2018.

En France, les prochains jours seront déterminants pour l’avenir de notre modèle social. La décision attendue de la part du Conseil d’État représentera un soulagement doublé d’une révolution ou, au contraire, la porte ouverte à une descente progressive aux enfers pour de nombreuses familles.

De quoi s’agit-il ? Alors que le plan « Bienvenue en France » (annoncé le 19 avril 2019) prévoyait une forte augmentation des droits de scolarité pour les étudiants extra-européens (2770 euros en licence et 3770 euros en master, contre respectivement 170 et 243 euros), un ensemble d’organisations a obtenu la saisie du Conseil constitutionnel. Ce dernier a rendu une décision le 11 octobre 2019 selon laquelle « l’exigence constitutionnelle de gratuité s’applique à l’enseignement supérieur public » tout en considérant que « Cette exigence [de gratuité] ne fait pas obstacle, pour ce degré d’enseignement, à ce que des droits d’inscription modiques soient perçus en tenant compte, le cas échéant, des capacités financières des étudiants. ».

Le dernier round a eu lieu le 12 juin : le Conseil d’État doit désormais interpréter cette décision en précisant ce que « modique » signifie. Si cette notion a vraisemblablement été introduite pour préserver les droits d’inscription usuels (170 et 243 euros), certains comptent bien s’engouffrer dans la brèche.

Les enjeux sont d’une ampleur inédite : pourra-t-on discriminer les populations étrangères en leur faisant payer des tarifs plus élevés au motif qu’ils ne seraient pas contribuables fiscaux de leur pays d’accueil ? Le Conseil d’État pourra garder à l’esprit que ces étudiants nous arrivent, formé aux frais de leurs pays d’origine, et qu’ils rapportent, par les taxes qu’ils payent, bien plus qu’ils ne coûtent (le solde est positif de 1,65 milliards). Sera-t-il mis un terme aux velléités d’élargissement des frais d’inscription à tous les étudiants et à des niveaux de tarification toujours plus élevé ? La note d’un conseiller du candidat Emmanuel Macron annonce l’objectif : 4000 euros en licence, 8000 euros en master et jusqu’à 20000 euros par an dans certaines formations. Pour basculer du bon côté, celui de la gratuité de l’enseignement supérieur, plutôt que de celui de sa délétère marchandisation, il faudrait que le Conseil d’État retienne une notion de modicité cohérente avec la jurisprudence : le juriste Yann Bisiou indique ainsi qu’une : « somme modique est une somme d’un montant très faible, qui n’a pas d’incidence sur la situation économique du débiteur ; elle est anecdotique. Pour les personnes physiques, elle est de l’ordre de quelques dizaines d’euros, rarement plus d’une centaine, jamais plusieurs milliers ». Le Conseil d’État préfèrera-t-il des arguments fallacieux de ceux qui tremblent dans l’attente de cette décision pour avoir augmenté leur frais de scolarité au point d’en dépendre furieusement : Sciences Po (14 500 € par an), Dauphine (6500 € en master), CentraleSupélec (3500 €), Polytechnique (15 500 € pour la Bachelor), etc. Si le Conseil d’État venait à respecter le cadre fixé par le Conseil constitutionnel, c’est l’ensemble de leur modèle qui serait remis en cause et c’est un retour à un véritable service public de l’éducation auquel nous assisterions. Une révolution en somme, indéniablement salutaire, qui appellerait des assises de l’enseignement supérieur. Après un Grenelle de l’environnement, un Ségur de la santé, c’est à un « Descartes de l’enseignement supérieur » qu’il faudrait s’attendre, celui d’une refondation autour d’un accès gratuit à l’éducation de toutes et tous, sans discrimination.

David Flacher et Hugo Harari-Kermadec sont co-auteurs au sein du collectif ACIDES du livre Arrêtons les frais, Ed. Raisons d’agir, 2015. Hugo Harari-Kermadec a récemment publié Le Classement De Shanghai. L’université Marchandisée, Ed. du bord de l’eau, 2019.

Financement de l’enseignement supérieur

Formation syndicale pour Sud éducation, 28 janvier 2019

  • Le financement du supérieur
    • Une massification…
    • …inégalitaire
    • et un manque de moyen
  • Hausse pour les étudiantes étrangeres
    • Actualité des frais
    • Vers une hausse généralisée
    • Des effets discriminatoires, mais aussi pervers
  • 3 Alternative : éducation par répartition
    • Allocation universelle d’autonomie
    • Financement public accru

Faut-il augmenter les frais d’inscription ?

Intervention d’Hugo Harari-Kermadec lors des Journées de l’économie 2018 à Lyon.

La question des frais d’inscription est souvent présentée comme l’effet de la globalisation de l’université, avec une concurrence qui serait devenue internationale et des étudiant-es en migration. En France, le nombre d’étudiant-es étranger-ères est en augmentation, mais bien moins que le nombre d’étudiant-es français-es. C’est ça la principale dynamique du supérieur : le nombre d’étudiant-es croit. Depuis les années 1960 ! Il faut donc tout naturellement augmenter les moyens.

Il faut donc plus de moyens pour l’enseignement supérieur. Mais les frais d’inscription joueraient à contre sens : la massification se fait par les établissements les moins prestigieux, les universités moyennes de province et de banlieue, pas les établissements d’élite. Or  les frais d’inscription permettraient d’augmenter les moyens de ces établissements. Ils le permettent déjà d’ailleurs, puisque ces établissements obtiennent aisément des dérogations : Sciences Po Paris et l’Université Paris Dauphine sont les pionnières de la hausse dans les établissements publics.

C’est donc le financement public qui doit croître, en priorité là où les effectifs sont en plus forte croissance, là où les conditions d’étude et les difficultés scolaires les plus importants.

Le groupe de recherche ACIDES a également proposé d’augmenter les cotisations sociales pour financer une allocation d’autonomie pour tou-tes les étudiant-es. Nous proposons d’étendre la sécurité sociale pour qu’elle prenne en charge le coût de la vie durant les études supérieures, comme elle le fait en cas d’arrêt maladie, de chômage ou de retraite.

Parcoursup : vers la nouvelle université capitaliste et l’accentuation des inégalités

Extrait :  Parcoursup : un pas de plus vers la néolibéralisation de l’Université

Le remplacement d’APB par Parcoursup pour la rentrée 2018 peut se lire comme une extension (voire une normalisation) du fonctionnement APB pour les filières sélectives vers les filières universitaires dites « non sélectives », généralisant et institutionnalisant la production de classements de candidats pour toutes les formations du supérieur français.

Dans un contexte de saturation croissante des capacités d’accueil provoqué par l’assèchement des moyens dont bénéficient les universités, cela interroge d’abord la fonction du baccalauréat, considéré jusque-là comme premier grade universitaire et garantissant à ce titre l’accès aux études supérieures. Mais plus qu’une extension de la logique APB, Parcoursup implique un changement de paradigme en matière d’affectation. En effet, la disparition de l’appariement par algorithme fait basculer l’affectation optimisée (certes selon des critères critiquables, comme nous l’avons vu par exemple pour l’académie ou la prime au premier vœu) vers une sorte de bourse de l’inscription dans le supérieur. […]

La logique de néolibéralisation de l’enseignement supérieur que favorise Parcoursup se dévoile notamment à travers l’injonction faite aux équipes pédagogiques universitaires d’opérer un tri des dossiers même lorsque leur capacité d’accueil n’est pas saturée depuis plusieurs années. A une autre échelle, le nombre total de places n’étant pas suffisant pour accueillir tous les bacheliers (et cela dans un contexte où, jusqu’à maintenant, seulement la moitié des bacheliers professionnels poursuivaient dans le supérieur), Parcoursup légitime ainsi l’exclusion de certains bacheliers du système public d’enseignement supérieur, les vouant à rejoindre cette main-d’œuvre jeune et précaire qui constitue l’armée de réserve d’un capitalisme en crise, et favorise d’autre part le développement de formations privées.

Lire la suite sur contretemps.eu

 

Globalizations of Higher Education and Research

International workshop, May 29-30, 2018, University Paris Descartes
salle des conférences (R229), 2nd floor, 45 rue des Saints Pères, Paris

Inscriptions are free but mandatory: follow this link and click on “s’inscrire”.

Presentation: If knowledge’s production and transmission have always been international, the extension and intensity of this phenomena seems to have gone one step further over the last twenty years. Initiatives of diverse natures, from the European Bologna Process to the “Shanghai ranking” have played their part in the simplification of students’ mobility. Global corporation’s sponsorship and partnership with academic research have integrated universities to global innovation circuits. New countries and new universities appear as important actors at the global scale, and national systems of higher education suffer greater internal polarization processes. Even if these changes do not mainly translate directly into universities’ privatization, in this global university, knowledge is increasingly exchanged as a commodity.

Présentation: Une nouvelle étape dans l’internationalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche semble avoir été franchie depuis la fin des années 1990. De Bologne à Shanghai, la mobilité étudiant a pris une nouvelle dimension. Une carte globale de l’université émerge, avec de nouveaux acteurs, publics comme privés, alors que les systèmes nationaux subissent des processus de polarisation. Si les privatisations des établissements sont rarement à l’ordre du jour, le savoir se produit et s’échange de plus en plus comme une marchandise. Ces deux journées ont pour objet de discuter ces tendances à partir de résultats de recherche et de l’expérience d’acteurs impliqués dans la globalisation universitaire. Les échanges auront lieu en anglais. Une traduction simultanée français-anglais sera mise en œuvre le 29 mai.

 

Program:


  • Organization committee: Cecila Rikap, Hugo Harari-Kermadec, Etienne Gerard, Nolwen Henaff,  David Flacher, Lama Kabbanji, Virginie Fonteneau, Hélène Gispert, Léonard Moulin & Leïla Frouillou

    The workshop is organised by ACIDES and CEPED (IRD & Paris Descartes) and supported by IFRIS (Institut Francilien Recherche Innovation Société) and MSH Paris Saclay.

     

     

Une autre université est possible !

Pour imaginer un scénario de démocratisation des études supérieures, Le Temps des Lilas invite Hugo Harari-Kermadec, membre du collectif ACIDES et co-auteur de l’ouvrage Arrêtons les frais. Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, le mercredi 11 avril au Bar Commun (135, rue des Poissonniers, dans le 18eme arrondissement de Paris), à 19h.

Le mouvement social en cours contre la Loi Vidal (dite « pour l’orientation et la réussite des étudiants »), en s’opposant à une plus grande sélection des étudiant-e-s à l’entrée de l’université et à la transformation du premier cycle universitaire, pose la question de ce que devrait être une véritable démocratisation des études après le baccalauréat. Pour les étudiant-e-s et enseignant-e-s engagé-e-s dans le mouvement, il s’agit à la fois de s’opposer au principe d’un tri social des étudiant-e-s au moment de l’entrée à l’université (prévu par le dispositif Parcoursup) et lors de la première année de Licence mais également de dénoncer le manque de capacité d’accueil et d’accompagnement des étudiant-e-s, dû principalement à la suppression de milliers de postes d’enseignement dans le supérieur, ces dix dernières années.

La perspective d’une hausse des frais universitaire, l’accès inégal aux études supérieures, la disparité entre les universités et les grandes écoles, la doctrine de l’adéquation entre le nombre de places à la fac et les débouchés professionnels sur le marché du travail freinent l’obtention de diplômes par les jeunes des classes populaires… et doivent être remis en question, pour réinventer une université émancipatrice, pour toutes et tous. De fait, c’est toute la logique des réformes depuis au moins la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) en France en 2002, correspondant aux objectifs de l’Union européenne décrits dans la « Stratégie de Lisbonne » édictée en 2000, qui doit être inversée.

Le recrutement à l’ENS en filière scientifique. Déterminer l’effet propre du concours au prisme du genre et du milieu d’origine

Alice Pavie, ENS Paris Saclay, séance du vendredi 19 janvier 2018 séminaire quantitativisme réflexif

présentation

Texte

L’effet performatif des classements universitaires : la polarisation sociale des universités françaises

Romain Avouac (ACIDES – IDHES, ENS Paris-Saclay)  présentera son mémoire sur la polarisation sociale du système universitaire le 8 décembre 2017 dans le cadre du séminaire quantitativisme réflexif.

Les classements de type Shanghai participent-ils à segmenter le paysage de l’enseignement supérieur ? A partir de la base exhaustive des inscriptions universitaires en France, Romain Avouac étudie dans quelle mesure on observe une polarisation du système universitaire français en termes de caractéristiques (origine sociale, série du bac, etc.) des différents publics qui fréquentent ces établissements. Il apparaît que les classements reflètent largement la composition sociale initiale des établissements, qu’ils contribuent ensuite à polariser. On observe une stabilisation dans les années récentes.

Le mémoire (en anglais) est disponible ici

 

Les étudiants sont très conscients des hiérarchies entre les universités

Interview de Leïla Frouillou par Marine Miller pour Le Monde, 27 novembre 2017

Les seize universités de l’Ile-de-France sont loin d’accueillir les mêmes publics et d’offrir les mêmes perspectives à tous les étudiants, constate Leila Frouillou dans sa thèse.

Dans sa thèse « Ségrégations universitaires en Ile-de-France », récompensée par l’Observatoire national de la vie étudiante et publiée par la Documentation française, Leila Frouillou, docteure en géographie de l’université Paris-I, étudie les inégalités d’accès et les trajectoires des étudiants.

Votre thèse montre que le système universitaire en Ile-de-France est loin d’être uniforme, et que des logiques de « ségrégation » sont à l’œuvre. Quelles sont ces logiques ?

On a tendance à penser que l’enseignement supérieur en Ile-de-France, qui concentre plus de 600 000 étudiants, dont un peu plus de la moitié sont inscrits dans une des seize universités publiques de la région, est un système uniforme face au monde sélectif des classes préparatoires, aux écoles et aux BTS, sans compter le secteur privé de l’enseignement supérieur. Le regard des sociologues est souvent polarisé sur les filières d’excellence : combien d’enfants d’ouvriers rentrent à Sciences Po ou à Louis-le-Grand ?

Mais les différences de recrutement dans les universités ont été laissées dans l’ombre alors qu’elles permettent de comprendrela répartition des étudiants dans un territoire hiérarchisé et inégalement accessible. J’ai essayé de montrer, dans ma thèse, que c’est l’articulation de plusieurs facteurs qui jouent dans la ségrégation universitaire, pour dépasser l’idée que le seul critère géographique joue un rôle.

Quand on regarde les origines sociales des étudiants en première année de licence, on voit clairement les premières disparités sociales entre établissements qui proposent des filières équivalentes. Par exemple, il y a 4 % d’enfants d’ouvriers à Paris-II (Assas) contre 14 % à Paris-XIII (Villetaneuse), et, inversement, il y a 45 % d’enfants de cadres à Paris-II contre 18 % à Paris-XIII. Ces écarts sont encore plus marqués en droit qu’en AES [administration économique et sociale], et ils sont particulièrement forts à l’entrée en première année de licence.

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Quel a été le rôle de l’algorithme Admission post-bac dans cette ségrégation, et que peut-on attendre de la plate-forme qui va le remplacer, Parcoursup ?

Le système d’affectation fonctionnait jusqu’ici sur un critère géographique qui privilégiait les candidats de l’académie, ce qui pouvait se traduire par des sentiments de discrimination territoriale. Dans la réforme à venir, les candidats pourront candidater dans toutes les académies sans cette priorité, mais pour éviter l’engorgement très fort, par exemple à Paris, les recteurs pourront quand même fixer un quota maximal de candidatures extra-académiques. On voit bien ici la dimension toute politique de cette réforme.

Le système APB avait ses défauts, en demandant notamment aux étudiants de fines stratégies dans l’ordre des vœux, ou à travers le tirage au sort aléatoire, mais il était améliorable et posait avant tout la question des capacités d’accueil saturées de certaines formations. On peut craindre avec le nouveau système, tel qu’il est actuellement défini, qu’il y ait des files d’attentes a priori très longues qui joueront au détriment des plus faibles scolairement : on va avoir des propositions au fil de l’eau qui vont générer beaucoup d’incertitudes. La mise en place de la sélection, à partir d’attendus, va mécaniquement renforcer les écarts scolaires et donc la hiérarchisation des disciplines et des établissements.

Ségrégations universitaires en Ile-de-France

L’Observatoire de la vie étudiante publie Ségregations universitaires en Ile-de-France issu de la thèse de Leila Frouillou , 2017, La Documentation Française, ISBN : 978-2-11-145556-6

« En s’intéressant aux écarts d’ordre scolaire et social entre les publics universitaires et aux différents processus qui en sont à l’origine, Leïla Frouillou donne ici à voir de façon exemplaire un espace universitaire marqué par des dynamiques de segmentation, différenciation et concurrence entre établissements et de choix, calcul et expérimentation de la part des étudiants. […] La singularité de son apport réside […] dans la perspective adoptée qui […] s’intéresse à l’espace comme dimension essentielle des rapports de domination et, plus précisément, aux profits matériels et symboliques que les universités et les étudiants retirent ou non de leur localisation, de leur proximité ou de leur mobilité. »

Agnès Van Zanten